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Culture du résultat contre culture des chiffres

En annonçant la publication des chiffres des crimes et délits en France tous les mois plutôt que chaque année, le gouvernement s’exposait aux critiques. Passons sur la pertinence de ces chiffres pour « mesurer » l’insécurité (Lettre blanche, janvier 2001), pour nous concentrer sur quelques bévues apparues dernièrement.

Première bévue : la fascination de l’administration et des journalistes pour la précision (en fait l’illusion de la précision). À l’unisson, la presse donne des variations des chiffres de la délinquance au dix millième près (Libération du 13/09/2002, Le Figaro du 8/11/2002, Le Monde du 10/12/2002...) ! Cette absurdité, déjà pointée par Bruno Aubusson (Lettre blanche, janvier 2001), est encore plus grave aujourd’hui puisque les grandeurs considérées sont divisées par environ un facteur 10 (passage de l’année au mois) : il n’est en effet plus question de millions de faits délictueux mais de 320 000 environ (niveau de janvier 2003). La palme revient à la préfecture de la Lozère qui n’hésite pas à publier une augmentation de 11,99 % sur la période de janvier à novembre 2002, pour un total de… 2 000 délits environ. Notons tout de même une exception. Dans Le Figaro du 11 octobre 2002, l’infographie présentée n’utilise qu’un seul chiffre après la virgule. Mais c’est sans doute par souci plus esthétique que mathématique.

Deuxième bévue : des pourcentages, oui, mais des pourcentages de quoi ?

En effet ministère et médias se contentent de donner des variations en pourcentage mais omettent de préciser les valeurs absolues. Or 5% d’augmentation dans le Cantal (3 876 délits en 2002) ou à Paris (312 125) ne représentent pas le même nombre de « victimes ». Heureusement le ministère, contrairement à la presse, a corrigé le tir. Après le premier communiqué du 12 octobre ne donnant que les pourcentages, les suivants contenaient aussi les grandeurs absolues. Une attitude que les journaux n’ont, en général, pas suivi. Dommage, car, pour une fois, la copie pure et simple des communiqués de presse aurait du bon.

Troisième bévue : L’année ne fait pas douze mois.

Le ministère de l’Intérieur l’avait promis : désormais il publierait chaque mois les chiffres de la délinquance en France. Septembre, octobre, novembre... mais pas décembre ! En effet le 7 janvier le communiqué du ministère n’annonce pas les chiffres du mois précédent mais ceux de l’ensemble de l’année écoulée. Comme au bon vieux temps. Difficilement, le service de presse me cédera les chiffres manquants. Éclairants car le nombre de crimes et délits en décembre a augmenté par rapport à décembre 2001 (et aussi par rapport au mois précédent). Le gouvernement aurait-il voulu cacher un mauvais résultat, après des mois de baisse ?

Justement, le ministre de l’Intérieur a-t-il réalisé que l’objectif de « délinquance zéro » est à sa portée ?

D’un mois sur l’autre, depuis octobre, le nombre de crimes et délits diminue (3% en moyenne). À ce rythme, dans 48 mois (soit à quelques mois des élections), il ne restera plus qu’environ 75 000 délits par mois. Avec 245 000 policiers et gendarmes, cela fait trois képis par délinquant (contre 0,7 en janvier). Autant dire qu’un ultime coup de collier dans les derniers mois avant l’élection et, c’est gagné, la délinquance tombe à zéro ! 

David Larousserie

 
Pénombre, Avril 2003