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Des lettres et des chiffres

"Les choses allèrent si loin que l’agence Ransdoc (renseignements, documentation, tous les renseignements sur n’importe quel sujet) annonça, dans son émission radiophonique d’informations gratuites, six mille trente et un rats collectés et brûlés dans la seule journée du 25. Ce chiffre, qui donnait un sens clair au spectacle quotidien que la ville avait sous les yeux, accrut le désarroi. Jusqu’alors on s’était plaint d’un accident un peu répugnant. On s’apercevait maintenant que ce phénomène dont on ne pouvait encore ni préciser l’ampleur ni déceler l’origine avait quelque chose de menaçant" (p. 22).

"Le 28 avril, cependant, Ransdoc annonçait une collecte de huit mille rats environ et l’anxiété était à son comble dans la ville" (p. 23).
 

"Jusqu’ici, ni les journaux, ni l’agence Ransdoc n’avaient reçu communication officielle des statistiques de la maladie. Le préfet les communiqua, jour après jour, à l’agence, en la priant d’en faire une annonce hebdomadaire.

Là encore, cependant, la réaction du public ne fut pas immédiate. En effet, l’annonce que la troisième semaine de peste avait compté trois cents deux morts ne parlait pas à l’imagination. D’une part, tous n’étaient peut-être pas morts de la peste. Et, d’autre part, personne, en ville, ne savait combien, en temps ordinaire, il mourait de gens par semaine. La ville avait deux cent mille habitants. On ignorait si cette proportion de décès était normale. C’est même le genre de précisions dont on ne se préoccupe jamais, malgré l’intérêt évident qu’elles présentent. Le public manquait en quelque sorte de point de comparaison. Ce n’est qu’à la longue, en constatant l’augmentation des décès, que l’opinion prit conscience de la vérité. La cinquième semaine donna en effet trois cent vingt et un morts et la sixième, trois cent quarante cinq. Les augmentations, du moins, étaient éloquentes. Mais elles n’étaient pas assez fortes pour que nos concitoyens ne gardassent, au milieu de leur inquiétude, l’impression qu’il s’agissait d’un incident sans doute fâcheux, mais temporaire" (p. 77).

Albert Camus, La peste, 1947, Folio.

Texte choisi par Jean de Garlande

 

 
 
Pénombre, Septembre 1993