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Flou contrôlé

Le 2 mars 2009 étaient diffusés les résultats d’un sondage sur « l’emploi public en temps de crise » réalisé par Obea-Infraforces pour France Info et 20 Minutes. Selon le résumé de 20 Minutes : « Dans l’absolu, les Français seraient plutôt défavorables à une baisse des effectifs dans la fonction publique. […] Mais dans le même temps, les Français se veulent réalistes : en ces temps de crise, et pour sauver le pouvoir d’achat des fonctionnaires, ils perçoivent finalement la baisse des effectifs comme un moindre mal, en comparaison de mesures qui conduiraient à une augmentation des dépenses de l’État. » Vous comprenez ce que ça veut dire ? Une visite du site d’Infraforces pour essayer d’y voir plus clair réservait quelques surprises.

Obea-Infraforces est l’inventeur du diagramme en bâtons flous. Ainsi, dans cet exemple (page 4 du rapport http://www.infraforces.fr/fr/documents/sondage_20mn-fi_02-09.pdf), outre l’admirable majestuosité des bâtons flous, relevons le flou de la question (Q7) : « En ces temps actuels de crise », c’est-à-dire ? La crise économique qui dure, nous a-t-on dit souvent, depuis 1974 ? Celle qui a commencé en 2008 ? La crise naissante du modèle du capitalisme financier ? La crise morale de l’Occident depuis que les papes ne sont plus italiens ? La baisse d’hier de 4,5 % de la bourse parisienne ? La remise en cause depuis une dizaine d’années du modèle social français issu du Conseil national de la Résistance ? Et « les emplois dans la fonction publique » ce sont les fonctionnaires seulement, ou également tous les contrats précaires (dont certains dramatiquement précarisants) ? « Moins/plus attractif », c’est relatif au salaire assuré ? Au doute qui vient sur les statuts ? « Qu’avant »... qu’avant quoi (voir plus haut) ? « Pareil », c’est ni mieux ni moins bien qu’avant, j’imagine, donc aussi attractifs…

Mais au moins le total des pourcentages des réponses est égal à 100. Ce qui n’est pas toujours le cas. Par exemple, Q3 : « Quelle est votre situation professionnelle actuelle ? » (p. 19) montre un total de 91,6 %, avec pourtant une modalité « autres (handicapé) » indiquée à 0,9 %. Ou encore Q4 : « Travaillez-vous ou un membre de votre famille travaille-t-il dans la fonction publique ? » (p. 20) qui indique un total de 103,9%, soit : 60,4% « non » ; 24,4% « oui, un membre de ma famille » ; 18,9% « oui, moi-même », et 0,2% refus de répondre. Faut-il comprendre, pour expliquer ces 3,9% de trop, qu’ils correspondent au cas où moi et un autre membre de la famille travaillent dans la fonction publique tandis que 20,5% répondraient oui, moi seul dans la famille, et 15,0% pas moi, mais quelqu’un d’autre ? Enfin, la question Q13 : « Seriez-vous favorable aux mesures suivantes, si elles étaient prises pour augmenter le pouvoir d’achat des fonctionnaires ? » propose les choix : augmenter l’impôt sur le revenu, augmenter la TVA, accroître le déficit public, avoir moins de fonctionnaires mais mieux payés, prendre en compte le mérite dans la rémunération.

Ainsi, « pour augmenter le pouvoir d’achat des fonctionnaires » on propose la rémunération au mérite. Normalement, celle-ci devrait se traduire par une augmentation pour les uns mais une diminution pour les autres. Puisque c’est une augmentation globale qui est proposée, la question suivante, après le choix de la rémunération au mérite, devrait être : comment ? Ainsi formulée, il n’est pas étonnant que ce soit la réponse qui recueille le plus d’opinions favorables. Et si la modalité « avoir moins de fonctionnaires mais mieux payés » vient en second, cela ne constitue qu’un jugement conditionnel (pour augmenter le pouvoir d’achat des fonctionnaires). Ceci fait suite à la question Q12 : « Et pensez-vous que le gouvernement doive augmenter le pouvoir d’achat des fonctionnaires pour pouvoir favoriser la relance ? » Et s’il y a bien avant une question sur les effectifs (Q10 : « Pensez-vous qu’il faille augmenter ou diminuer le nombre de fonctionnaires ? »), les réponses ne sont proposées que par services publics (hôpitaux, forces de l’ordre, enseignement, recherche) tandis que la question suivante prend un caractère conjoncturel (Q11 : « Compte tenu du contexte actuel de crise, pensez-vous que le gouvernement doive renoncer à son plan de réduction du nombre de fonctionnaires ? »). Ni la question Q13 ni les précédentes n’indiquent un souhait général quant à l’augmentation (ou la non diminution souhaitée) du nombre de fonctionnaires. D’où, sans doute, le commentaire incompréhensible de 20 Minutes...

À la décharge du rédacteur de cette synthèse, signalons que pour la question : « Faut-il augmenter ou diminuer le nombre de fonctionnaires », un graphique en barres empilées représente les réponses dans l’ordre « Augmenter » / « Diminuer » / « Ne pas changer » au lieu de mettre – ce qui serait logique – « Ne pas changer » au milieu, et fausse sans doute l’interprétation du graphique. Mais, chers lecteurs de 20 Minutes et auditeurs de France Info, rassurez-vous. La présentation du site du producteur de cette information fait valoir parmi « les plus d’Infraforces », « une information fiable et contrôlée : c’est en quantitatif, bien entendu, tout d’abord un terrain irréprochable. Nos équipes terrain sont des professionnels des cibles qu’elles interrogent et sont parfaitement organisées pour assurer un encadrement et un contrôle optimums. Mais, après le terrain, nous allons plus loin par des tests qualité et de cohérence, des analyses des NSP, des vérifications de la fonction des répondants. »

Du blog de Pénombre