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Insécurité des chiffres

En Une du Figaro du 8 juin 2006 : « En majorité, l’opinion publique ne fait pas confiance à la gauche pour combattre la délinquance », suivi de « 43 % font plus confiance à la droite ». Si on se reporte en page intérieure, on constate d’abord que la question correspondante était « … lutter contre l’insécurité » et non « … combattre la délinquance ». Il faudrait savoir de quoi on parle : délinquance et insécurité sont deux choses différentes. Frauder le fisc ou taguer un monument sont des délits qui ne causent aucune insécurité ; être victime d’une inondation ou d’une épidémie traduit une insécurité mais n’est en général pas le résultat d’un délit. Le journaliste et apparemment aussi les enquêteurs font cette confusion. Ainsi que, sans doute, la plupart des personnes interrogées. Ceci est hélas banal : mais ça ne permet pas de voir clairement de quoi on parle.

En plus, nous supposons ici que “insécurité” désigne bien la réalité d’un risque et non pas le sentiment d’insécurité c’est-à-dire le fait que les gens pensent, à tort ou à raison, courir un risque : pour eux, il s’agit de savoir s’ils font confiance aux politiques pour combattre la délinquance qu’ils imaginent et non pas pour dissiper le sentiment qu’ils ont de courir des risques… Mais, passons …

En page intérieure, donc, on a le détail des réponses à la question : confiance à la gauche : 31 % ; à la droite : 43 % ; ni l’une ni l’autre : 22 % ; sans opinion : 4 %. Les deux phrases citées en Une sont exactes : il y a bien 43 % qui disent faire confiance à la droite ; et 69 % (plus que 50, donc bien une majorité) qui ne font pas confiance à la gauche.

C’est quand même bizarre de traduire ainsi les chiffres en mots. Symétriquement, on pouvait dire aussi qu’une majorité ne fait pas confiance à la droite : 57 %. Tout ceci, pas pour reprocher au journal d’avoir sciemment dit des choses tendancieuses ; juste pour remarquer que la façon de tourner autour des chiffres peut facilement devenir tendancieuse.

Dans ce compte rendu de l’enquête, on trouve encore d’autres choses intéressantes. Par exemple, entre autres causes de l’insécurité, on trouve les deux opinions suivantes : elle est « avant tout due à la dégradation des conditions de vie » : 81 % des répondants ; elle « est avant tout due au trop grand nombre d’immigrés » : 31 %. Soit déjà plus de 100 % de première cause ! Dans ce genre d’enquête, il est courant que les personnes puissent choisir plusieurs réponses parmi celles proposées, mais logiquement “avant tout” devrait exclure qu’on en mentionne une autre. Du moins, une autre également prépondérante… En outre, il faudrait sans doute ajouter à ces 112 % les personnes pour qui existe une cause principale autre que les deux seules proposées (les autres causes évoquées n’étaient pas proposées comme intervenant « avant tout »). Plus curieux encore : 73 % estiment que « ce sont avant tout les médias qui créent le sentiment d’insécurité ». Ceci ne laisse que 27 % pour qui l’insécurité n’est pas un artifice créé par les médias et qui se partagent les 112 % que nous venons de rapporter !

René Padieu