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Probablement ou probablement pas ?

Dans la précédente Lettre blanche, nous vous avions parlé des "leçons de Marianne" en matière d’évaluation de l’immigration clandestine en France. Sans trop se poser de questions, l’hebdo reprenait tout simplement la "méthode" d’estimation du ministère de l’Intérieur consistant à multiplier par deux le nombre de dossiers de régularisation déposés pour avoir le nombre total de clandestins. Pourquoi par deux ? pourquoi pas ? Sur la base de 150 000 dossiers, cela donnait 300 000 clandestins. Un mystère était enfin levé. Peu curieuse de nature, Marianne n’allait pas jusqu’à nous donner les raisons du choix du coefficient multiplicateur.

D’où notre satisfaction à lire l’article de Philippe Bernard, publié dans Le Monde daté du 20 janvier 1999 dont le titre est déjà tout un programme : "Les chiffres de la régularisation révèlent la France des clandestins". Et en sous-titre "L’opération lancée par le gouvernement Jospin offre une enquête grandeur nature sur la population des sans-papiers." Alléchant non ? On va enfin tout savoir sur la France qui se cache.

 
Un clandestin peut en cacher un autre

"Pour 143 000 étrangers qui ont osé sortir du bois et déposer un dossier de régularisation, combien ont préféré ne pas courir le risque d’être repérés ? Probablement autant, ce qui établirait à environ 300’000 le nombre total de sans-papiers qui vivaient en France avant l’opération Jospin-Chevènement. Sur ce point crucial, la statistique des demandes ne fournit évidemment aucun renseignement. Imprécise, l’évaluation résulte d’une observation policière : pendant la période où les dossiers pouvaient être déposés, un étranger sur deux parmi ceux interpellés en situation irrégulière pouvait se prévaloir d’une demande de régularisation en cours d’examen.

L’examen ainsi établi n’est probablement pas représentatif en raison du caractère spécifique des lieux où s’opèrent les interpellations. Mais cette observation donne enfin une base rationnelle à un chiffre - 300 000 sans papiers - souvent cité "au doigt mouillé", bien loin en tout cas des 1,5 million agités par le Front National".

Ainsi, vous prenez un échantillon probablement pas représentatif de clandestins, vous constatez que 50% d’entre eux ont déposé un dossier de régularisation. Vous savez qu’en tout 143 000 ont effectivement fait cette démarche et vous en concluez que probablement il y en a autant qui n’en ont pas déposé. Tout cela est effectivement complètement rationnel.

Moralité, méfiez-vous des enquêtes "grandeur nature". Deux fois sur deux, l’expression ne veut rien dire. En attendant, nous allons essayer d’en apprendre davantage des spécialistes sur "l’évaluation résultant d’une observation policière".

Pierre Tournier
Démographe, CNRS/CESDIP

 
Pénombre, Avril 1999