--

Qui sont-ils ?

Nos premières critiques concernaient la méthodologie de l’enquête parue dans Le Monde. Certaines réponses défendaient le droit et l’intérêt de la méthodologie suivie. Depuis janvier, d’autres enquêtes ont été publiées et donnent des résultats parfois contradictoires que nous allons tenter de mettre en perspective.

C’est une quête qui s’apparente à un jeu de piste où les concurrents utilisent des sentiers différents. Du témoignage isolé à l’enquête sur 10 010 personnes ajoutant une question à un baromètre habituel, plusieurs spots lumineux ont été dirigés vers cette population. Nous racontent-ils la même chose ?

Tout d’abord, comment reconnaît-on les « Gilets jaunes » ? On va les voir sur les ronds-points ou dans les manifestations, on les repère lors de la passation d’un questionnaire, on dépiaute les réseaux sociaux. Il y a ceux qui ont le gilet, mais, plus souvent, ceux qui « se disent », « se considèrent comme », « se définissent comme », « se qualifient de », « disent avoir pris part », « ont participé ».

Combien sont-ils ? Selon les enquêtes, 21 %, 18 %, 22 %, 17 %, grosso modo, un français sur cinq, ça fait beaucoup...

Quelles sont leurs caractéristiques ? On n’a pas systématiquement d’informations, dans la mesure où certaines enquêtes se bornent à comparer le pourcentage de réponses des « Gilets jaunes » à certaines questions avec celui des autres sondés. Mais on peut néanmoins noter que la participation ouvrière varie entre 14,4 %, 16,9 % et 26 %, et les employés seraient tantôt 21 %, tantôt 33 %, et même 46 %. 

Choisir le bon angle et le bon grossissement pour photographier un phénomène mal délimité et qui, de surcroît, se modifie de semaine en semaine, c’était peut-être mission impossible. Et il faut une bonne dose d’optimisme pour prétendre répondre aux questions « Que pensent-ils ? » ou « Sont-ils plus de droite ou de gauche ? ».

Nous avons déjà souligné le peu de représentativité statistique des échantillons contactés sur les ronds-points, qui, n’étant ni « pêchés » de manière aléatoire, ni construits à partir d’une population par définition inconnue, ne peuvent donner lieu ni à généralisation, ni à comparaison avec les données de la population générale. Quant aux échantillons constitués par sondage dans la population générale, le nombre très important des répondants se déclarant « Gilet jaune » ne peut que surprendre.

Alors, que faire ? Mon ami Gaston à qui je confiais ces questionnements a cherché à me réconforter. « Sais-tu comment on fait pour déterminer la composition inconnue des poissons dans un étang ? », me demande-t-il. Je lui avoue ne jamais m’être vraiment préoccupée de ce problème. « Et bien voilà, il y a deux méthodes. La première, c’est la pêche électrique. Le principe est d’envoyer un courant électrique dans l’eau pour étourdir les poissons afin de les récupérer avec des épuisettes. Les poissons récupérés sont ensuite identifiés, triés, mesurés et mis en stabulation le temps de récupérer. Une fois toute la manipulation terminée, ils sont tous remis à l’eau. C’est vrai que c’est un peu brutal, et puis il te faudrait des tas de lieux de rétention, je veux dire de centres d’accueil pour leur offrir un temps de répit avant de les remettre sur leurs ronds-points. C’est dommage parce que c’est vraiment très efficace, c’est un vrai recensement et ça évite toutes les critiques sur la représentativité des sondages.

« Une autre méthode, moins coûteuse, est celle de Petersen. Cette méthode comporte deux pêches successives du même secteur. À la première pêche, m poissons capturés sont marqués par un procédé quelconque et avec des marques différentes suivant les espèces. Puis on remet tout à l’eau. L’effectif total de la population d’une espèce étant N, la proportion des poissons marqués de cette espèce est : 

 

On attend que les poissons marqués se soient dispersés au hasard parmi les poissons non marqués pour pratiquer la seconde pêche. Celle-ci comporte n poissons de l’espèce considérée dont r marqués. On a approximativement :

 

On peut faire des comptes séparés pour chaque espèce, c’est assez pratique. Mais, ce sont des échantillons qui ne peuvent être considérés comme aléatoire que si, pour chaque pêche, les poissons se sont distribués au hasard, et donc, cette méthode ne va pas te convenir non plus. Si je comprends bien, c’est plus facile de compter des lieux noirs ou jaunes que des gilets ». Il a raison Gaston.

Béatrice Beaufils

L’étude des mouvements sociaux reste, bien sûr, un objet mouvant, en témoigne par exemple la tenue d’un séminaire de recherche à ce sujet, à Sciences-Po, mi-janvier 2019.