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Comment mesurer notre ignorance ?

LUE LE 2 décembre sur le blog sciences2 de Sylvestre Huet, journaliste à Libération, l’annonce de la découverte d’« une bactérie à l’arsenic ». Annonce relativisée le lendemain sur le blog équivalent du Monde et carrément démentie par un addendum de S. Huet en fin de journée du 2 décembre…

Bref, la NASA aurait survendu la découverte d’une forme révolutionnaire de vie qui fonctionnerait en remplaçant le phosphore dans les composants biologiques élémentaires par l’arsenic (notoirement connu pour ne pas être favorable à la poursuite de la vie…)

Dans les commentaires, enthousiastes, de l’annonce initiale, je lis ces déclarations d’une biologiste française : « Cela souligne que l’essentiel de la masse de la vie terrestre est constitué de bactéries et que 99 % d’entre elles nous sont inconnues. Comme les astrophysiciens, nous avons une sorte de “matière noire”. Donc il est fort possible et logique que la recherche débouche sur d’énormes surprises. » Pour elle, il pourrait y avoir « 14 millions d’espèces bactériennes à découvrir ».

Fascinant ! Non seulement on ne sait rien (voire on se trompe largement, cf. les développements ultérieurs de la nouvelle), mais on peut annoncer un nombre (avec 2 chiffres significatifs) d’espèces à découvrir.

D’où sort ce 14 millions ? Quelques pistes…

D’après un site sur la diversité microbienne de l’Université de Nice, « on estime à environ 13-14 millions le nombre d’espèces vivantes sur la planète, dont seules 1,75 million d’espèces ont été décrites scientifiquement ». Sous-entendu, on a tout un nouveau monde à explorer (et donc autant d’espèces nouvelles à décrire).

Selon la même source, dans n’importe quel millilitre d’eau douce ou d’eau de mer, on trouve 105-106 bactéries. Avec une estimation globale du nombre de bactéries sur terre supérieure à 1030.

D’après le rapport du Sénat sur la biodiversité en 2007, dans 30 grammes de sol, on trouve 2 000 types de communautés bactériennes et 50 000 génomes différents. On aurait identifié 7 300 espèces de bactéries à ce jour. Et « on évalue le nombre d’espèces de bactéries dans une fourchette comprise entre 600 000 et 6 milliards ».

Là aussi, je reste ébahi par la « précision » de l’estimation de notre ignorance : malgré les quatre ordres de grandeur d’incertitude (un facteur 10 000, rien que ça), on laisse croire que le premier chiffre significatif du nombre inconnu est un 6.

François Sermier

Pénombre, Juin 2011