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L’ombre d’une minorité...

On peut bien souvent s’interroger sur les intérêts qui président aux commandes de sondage effectuées par les différents groupes de presse. C’est précisément le cas lorsque le quotidien Le Monde (associé au magazine Elle et la radio France Inter) exploite les résultats d’un sondage IFOP visant à "évaluer l’impact sur l’opinion des différentes crises alimentaires (vache folle, poulet à la dioxine, etc.)" dans un article daté du 23 novembre 1999 et intitulé "Face à la malbouffe, un label de qualité rassurerait les consommateurs". Le sondage intervient en effet précisément au moment où le gouvernement français est en conflit ouvert avec son homologue anglais relativement à l’importation de viande de bœuf sur le territoire. Dans ce contexte, il semble bien qu’une partie de la presse ait cherché par anticipation à contrer les arbitrages de la Communauté Européenne (qui condamne l’attitude française) en préparant son lectorat à une solution toute faite : la création d’un label de qualité sur les produits d’importation.

Pour que cette idée fasse son chemin, et que la proposition s’impose d’elle-même, il semble que l’auteur de l’article ait tout mis en œuvre pour dédramatiser le débat en soulignant l’idée que les consommateurs sont des responsables raisonnables, vigilants mais non passionnels. Aussi peut-on lire dans le sous-titre : "ils (les consommateurs) sont majoritairement soucieux de l’origine des aliments, montrant que les réflexes de précaution sont déjà passés dans les mœurs". Tout serait sans doute passé inaperçu s’il n’y avait plus bas un résultat présenté sous la forme d’un camembert où l’on apprend que 44% des consommateurs (sondés) sont inquiets à l’égard d’au moins un produit (et ce jusqu’à huit comprenant viande, fromage, œufs, etc.). Le résultat est résumé sous la forme d’un encart sibyllin affirmant "qu’une minorité de consommateurs est inquiète." Les acceptions du terme minorité permettent sans doute de laisser entendre que tout cela n’est pas si grave, que les consommateurs demeurent vigilants sans être affolés, mais elles permettent aussi d’affirmer le contraire puisqu’il s’agit d’une minorité bien proche de la moitié des sondés. Ainsi selon les besoins de la démonstration, le journaliste aurait aussi pu écrire que près d’un consommateur sur deux suspecte le contenu de son assiette ! Mais il semblerait que la lecture des résultats du sondage dépende fortement des raisons pour lesquelles il a été commandé. La minorité suspicieuse faisait peut-être trop d’ombre pour imposer l’idée qu’un simple procédé de labélisation mettrait un terme définitif aux dérives agroalimentaires. Les consommateurs en sont d’ailleurs pleinement convaincus, ils n’attendent que ça.

Sébastien Fleuriel

 
Pénombre, Mars 2000